Equipe "Sujets, représentations, sociétés"

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Arts/Langages : Transitions et Relations (ALTER)
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Equipe "Sujets, représentations, sociétés"

Mots clés : Identité, altérité, minorités, marginalités, genre, lien social, citoyenneté, collectivités

Les travaux menés dans cette équipe exploreront les représentations du rapport de l’homme au monde. Il s’agira de comprendre comment des lieux, des époques, des contextes déterminent la manière dont les individus se représentent ou sont représentés ainsi que la façon dont les mythes, les discours et des genres littéraires permettent de déchiffrer et de modifier ces représentations. Il importera de mettre au jour les médiations et négociations entre « l’imaginaire institué » et « l’imaginaire instituant » (Castoriadis), d’analyser les contours des imaginaires et les stratégies du tissage du lien social, en empruntant des voies d’approche tels que les sentiments de communauté, de groupe ou de minorité, d’appartenance ou de rejet.

Domination, normes et pouvoir

Nous reviendrons dans un premier temps sur la détermination de lieux d’assignation qui définissent des hiérarchies, des territoires occupés, font alterner liens sociaux contraints (religion, parentémariage, hiérarchies sociales) et liens sociaux choisis (amitié‐amour, réseaux d’intérêts communs), portés par des discours de tout type qui en garantissent la pérennité et la vigueur.

Dans les sociétés d’Ancien Régime particulièrement, le lien social fixe des stratégies de domination (de type politique, militaire, ou religieux), tend à maintenir des structures anciennes, à asseoir le pouvoir d’un groupe social sur les autres (la hiérarchie induite par la noblesse, la « pureté de sang », ou véhiculée par des élites intellectuelles non nobles). L’enjeu de la réflexion sera de contextualiser cette notion de pouvoir, à l’envisager sous le prisme de l’imaginaire des relations sociales à travers l’étude d’œuvres qui légitiment l’existence de rapports hiérarchiques qui ne seraient jamais qu’une transposition de l’ordre divin.

Il conviendra également d’analyser la façon dont les secteurs hégémoniques se dressent en représentants de la nation tout en stigmatisant les groupes marginalisés ou dont le genre dominant s’érige en modèle à imiter, tout en dévalorisant des genres subalternes ou déviants.

Construction et représentations de l’autre : l’ordre des marges et des minorités

La question de l’autre et de soi est liée aux questions de la norme et l’anormalité, dont la conséquence est la marginalisation – dans l’espace social, dans le champ intellectuel, artistique ou littéraire –, de certains groupes sociaux, religieux ou politiques stigmatisés ou « invisibilisés » par les pouvoirs, mais aussi de certains intellectuels ou d’artistes exclus des circuits canoniques ou censurés par les organismes chargés de la gestion culturelle.

Au cœur de cet axe de recherche se trouvent les différents marqueurs de l’altérité, qu’ils obéissent à des critères sociaux, culturels ou juridiques, révélant des imaginaires exclusifs ou discriminants, définissant par là‐même des espaces géographiques ou symboliques situés en marge des espaces et des idéologies dominantes, lesquels imposent une norme dite « majoritaire », un « mètre‐étalon » servant à discipliner toute déviation.

Seront étudiées les constructions et les représentations de l’altérité, sur une échelle large allant des individus aux familles, des groupes sociaux marginalisés aux peuples perçus comme différents (distinctions raciales, religieuses, etc.), caractérisés par des codes culturels ou linguistiques « autres », et maintenus dans une situation de soumission ou d’exclusion.

Parmi les objets d’études, les empires, les mondes coloniaux ou post‐coloniaux (Afrique, Amériques), les sociétés fortement hiérarchisées offriront un terrain privilégié à l’analyse des processus d’assignation, des constructions d’altérités contraignantes et chargées de stéréotypes, se prêtant tout autant à des  perspectives politiques qu’historiques (de l’histoire locale à l’histoire globale), philosophiques que littéraires.

Nous nous intéresserons également aux discours et aux outils de marginalisation ou d’invisibilisation, tels que la censure – ou l’autocensure –, mais aussi aux littératures comparées et à l’imagologie, permettant d’infléchir les représentations idéologiques et de mettre en perspective les relations entre l’écrivain et un ou plusieurs pays étrangers.

Au‐delà des effets de marginalisation imposés par un ordre dominant, les normes qui traversent le champ social, étudiées de Bourdieu à Foucault, déterminent les sujets qui y sont situés, soit parce qu’ils doivent s’y soumettre, soit parce qu’ils les intériorisent, si bien que la notion de sujet s’en trouve profondément dévaluée. Le sujet, entre refus et résistance, traverse la crise – de la modernité, du postmodernisme – et il l’écrit, il se disperse dans un monde énucléé où la perte de repères le condamne à la dérive, au dés/œuvrement et à la marginalité. Le sujet représenté, mais aussi le sujet écrivant, peuvent être perçus comme des sujets décentrés, divisés (le corps étant le lieu privilégié de cette dislocation), et ils se constituent en une écriture qui les défait, les dés/ancre (et les dés/encre).

Dans tous les cas de figure se pose la question de la superposition des points de vue et des subjectivités présentes dans le discours, qui peuvent transparaître par le biais de marqueurs explicites, spécialisés ou non, ou qui demeurent implicites. Ainsi cherchera‐t‐on, dans le domaine linguistique, à étudier les formes et constructions exprimant cette subjectivité ou « stance », terme qui renvoie à un ensemble d’attitudes langagières autrement dénommées perspective intersubjective, jugement, évaluation, engagement du locuteur‐énonciateur (sur son message et/ou sur le degré de validité de celui‐ci), attitude vis‐à‐vis d’un contenu, etc.

Par ailleurs, étudier les formes de communication entre individus, et notamment aborder le problème des langues des minorités, les variétés des langues dominantes, la formation des lingua franca, génère un mouvement inverse de respect et d’interculturalité : l’acquisition comme l’enseignement d’une langue étrangère oblige à s’interroger sur l’Autre, fait évoluer le jeu des représentations de nature sociolinguistique et institutionnelle, mais également mentale. De même,
les discours rapportés au style direct ou indirect engagent à réfléchir sur la porosité des frontières entre nos propres discours et celui de l’Autre. Rapporter le discours d’autrui, même au style direct, n’est‐ce pas toujours déjà se l’approprier ?

Dans le prolongement d’études et de collaborations antérieures (groupe Europe), la notion de marginalité sera abordée d’un point de vue esthétique, et à travers les formes spécifiques situées à la frontière de la littérature canonique, soit du fait des lecteurs auxquels ils sont destinés (éditions pour la jeunesse), soit parce qu’ils appartiennent à un espace incertain, à la marge de la littérature (relations de voyages, articles spécialisés, souvenirs de guerre, etc.).

Enfin, la question des littératures « mineures » sera également explorée dans une perspective deleuzienne (Pour une littérature mineure), non pas pour se référer à un art populaire mais pour pratiquer un exercice de minorité, de minoration, où la langue est affectée d'un coefficient de déterritorialisation apte à déséquilibrer les normes majeures d'une société.

L'imaginaire instituant : le déplacement des normes et leur modalité

Les interrogations qui parcourent les sociétés et entament des dynamiques de transformation s’opposent à la représentation d’une société visant à se reproduire à l’identique. Elles témoignent au contraire de la présence d’imaginaires « instituants », qui créent des brèches dans l’ordre social institué ou même, le révolutionnent.

Ainsi la problématique de la citoyenneté parcourt‐t‐elle les cultures européennes actuelles, intrinsèquement liée à la revendication d’une identité régionale, nationale ou européenne. Les référendums en Écosse et en Catalogne, potentiellement porteurs de changements constitutionnels, témoignent d’une quête constante d’identité, susceptible d’introduire des mutations dans le tissu social. De même les arts participatifs et « citoyens » introduisent‐ils des pratiques alternatives qui incitent à redéfinir le partage des positions sociales, à repenser les espaces ordonnés, l’image fictive d’une mono‐citoyenneté harmonieuse ; ils génèrent des transferts, qui concernent non seulement les positions individuelles de chaque acteur de la création mais activent surtout les dynamiques interactives opérationnelles, les processus d’empowerment, la négociation d’un commun d’ordre éthique et politique.

De tout temps ont été mises en place des stratégies permettant de faire évoluer les normes, soit par des régulations endogènes, à travers la modification effective des relations entre individus ou la transgression symbolique des codes culturels, soit par l’exploration exogène de représentations et d’espaces nouveaux. En subvertissant les cadres donnés, les créateurs se répandent dans un espace sans limites, s’inscrivent dans la contestation, dans un désir puissant de conquérir ou de reconfigurer le réel. Les pratiques des arts ne se limitent pas à élaborer des scénarii idéels du futur (discours utopiques, explorations des marges politiques et idéologiques) mais, par le questionnement de la quintessence des arts, elles s’affirment dans leur capacité à s’extraire de leur lieu d’assignation propre et à agir sur l’espace social.

Ainsi le théâtre, phénomène littéraire et social à la fois, suscite en soi un intérêt particulier puisque celui‐ci joue et rejoue le lien social autant par la mise en intrigue des relations entre ses personnages fortement codifiés que par ses écarts à une norme dramatique et sociale sans cesse dénouée pour être renouée. De façon plus générale, seront interrogées de nouvelles formes d’épistémologie capables de déplacer/dépasser les cloisonnements du monde, pour atteindre une alternative
rendant opératifs d’autres modes d’ « être en société ». Une attention spécifique sera apportée aux œuvres hybrides, se définissant comme des métaphores spatiales, impliquant de franchir les lignes de séparation entre disciplines, de réviser les territoires propres aux uns et aux autres, de parcourir un espace à la fois nomade et transgressif.

Nous favoriserons comme objet d’étude les pratiques littéraires et artistiques véhiculant, de façon intrinsèque, une dimension déterritorialisante, qu’elles soient anciennes ou contemporaines, et qui établissent de nouveaux liens entre fiction, création et réel. Dans la poursuite de projets antérieurs (« la misogynie », « le genre, concept pertinent »), seront étudiés les transferts idéologiques et géographiques au sein des gender studies et les constructions de réalités imaginales permettant de repenser l’une des articulations fondatrices de toute société – celle du masculin et du féminin. La déterritorialisation des lignes de genre se prêtera plus largement à la théorisation des processus d’individuation et d’émancipation dans les sociétés occidentales.